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Par Alexandra Kartachova - Responsable du Pôle Market Intelligence

Aujourd’hui, la question de la transition écologique est présente dans tous les esprits : l’État en fait le vecteur de son plan de relance, les entreprises voient la réglementation se durcir et les contraindre à faire des efforts considérables, les citoyens sont nombreux à placer l’environnement au sommet de leurs préoccupations, au même titre que la santé et la sécurité.

Les acteurs du numérique sont attendus pour jouer un rôle important en faisant du secteur un vrai levier pour l'environnement. Mais avant cela, ils doivent démontrer leur propre exemplarité en matière d’impact environnemental. C’est un challenge pour les opérateurs qui cherchent encore des solutions permettant de maîtriser l’inflation numérique qui accompagne le développement technologique.

La voie de la Sobriété numérique s’ouvre à ceux qui pointent l’horizon.

La perception du secteur des télécoms face à son impact environnemental    

Bien que dans la perception collective les opérateurs et, plus globalement, les acteurs du secteur numérique soient épargnés de l’image de « gros pollueurs », réservée aux industries lourdes ; ils sont cependant de plus en plus pointés du doigt, notamment par des organisations non gouvernementales (ex. Shift Project, Green IT, …). Moins de la moitié des Français estiment aujourd’hui que le secteur des télécoms est respectueux de l’environnement (sondage Harris 2020 pour la Fédération française des télécoms).

Étant également un vecteur du progrès et l’outil indispensable au maintien de la vie économique et sociale pendant la crise, il est important pour le numérique de préserver son image positive. Les opérateurs en sont conscients. Ils prennent des engagements pour réduire leur empreinte carbone et misent largement sur l’économie circulaire, mettent en place des stratégies centrées sur l’efficacité énergétique (celle des infrastructures réseau, data centers (centres de données), bâtiments, flottes,…) et les énergies renouvelables (l’achat et même la production).

Cependant, face à l’arrivée de nouvelles technologies dont la 5G, la profusion de nouveaux équipements permettant d’en bénéficier, l’émergence des nouveaux services et usages conduisant à l’augmentation du trafic, ces mesures pourraient s’avérer insuffisantes. C‘est pourquoi les opérateurs et les acteurs du numérique recherchent des leviers pouvant renforcer leurs initiatives déjà en place et ainsi, minimiser les expansions éventuellement négatives.

La Sobriété numérique : une solution à adopter

La Sobriété numérique fait  récemment partie des solutions promues par les pouvoirs publics (l’ADEME, l’Arcep, le Sénat, …) auprès des entreprises et des consommateurs. Ces derniers sont  invités à « adopter une certaine forme de sobriété » dans leurs usages numériques. L’Arcep vient de publier, sur son site, une première liste de « gestes » permettant de limiter son empreinte environnementale numérique, qui sont :

  • éteindre son box lorsque l’on est absent ou la nuit,
  • télécharger uniquement des applications ou des vidéos qui nous intéressent vraiment,
  • réduire les qualités d’enregistrement vidéo si possible,
  • limiter les pièces jointes et nettoyer périodiquement sa boîte mail.

Le concept de la Sobriété n’est pas nouveau. Issu de réflexions et de valeurs anciennes, voire antiques, il est resté d’actualité à travers des siècles et a été renouvelé par la critique écologique et sociale qui a émergé après les 30 glorieuses. Centrée sur la modération dans la production et la consommation de produits et de services afin de minimiser l’impact environnemental, elle  représente un potentiel fort pour renforcer les effets de l’efficacité énergétique avec laquelle elle est souvent confondue. Là où cette dernière permet de réduire le niveau de consommation énergétique uniquement grâce à une production plus efficiente, elle permet d’aller plus loin en agissant sur le niveau d’utilisation finale. Non seulement un équipement est moins énergivore (= Efficacité), mais l’on le sollicite moins souvent (= Sobriété). La Sobriété numérique incite à un usage modéré et raisonnable du numérique, basé sur la priorisation dès l’étape de la production et jusqu’à la consommation finale, des produits et services répondant à un besoin réel, voire essentiel.

Accepter cette priorisation et savoir l’opérer n’est pourtant pas chose facile pour les consommateurs, habitués à consommer pour se divertir ou affirmer leur statut, stimulés en permanence par des campagnes marketing les poussant à acheter toujours plus. Les contraindre à la sobriété serait une mauvaise idée car, ils risqueraient de se sentir privés de leur liberté. En revanche, lorsqu’il s’agit d’un choix conscient de leur part, des études en psychologie sociale le prouvent (ex. travaux de Kate Laffan, London School of Economics), un comportement vertueux envers l’environnement et autrui procure un sentiment puissant de bonheur et permet même de donner du sens à sa vie. C’est là, où les entreprises et l’État ont un rôle important à jouer, en aidant les consommateurs d’arriver à ce choix :

  • en leur faisant découvrir que l’option de « consommer sobre » existe, en expliquant ce que celle-ci signifie et en démontrant que chacun peut agir,
  • en montrant l’exemple, en appliquant la démarche de sobriété lors de la production. L’action des entreprises est d’autant plus importante que l’essentiel de l’effort est de leur côté (et non celle des consommateurs),
  • en proposant des produits et services « sobres by design », mais aussi en limitant l’incitation à l’achat hors besoin essentiel.

Les bénéfices de la Sobriété numérique pour les entreprises du numérique

Aidés par les entreprises et l’État, les consommateurs pourront ainsi progressivement évoluer vers un nouveau mode de vie, plus vertueux et riche de sens.

Et les entreprises du numérique, que gagneraient-elles à adopter et à promouvoir la Sobriété ? Comment justifier ce changement profond, touchant à leur modèle économique ? Quelle valeur alternative et durable compenserait la réduction des volumes de ventes ?

De nombreuses pistes centrées sur l’optimisation des coûts de production et d’exploitation, la création de valeur nouvelle – telle la monétisation d’offres plus simples et qualitatives permettant de consommer « moins et mieux », la création de nouveaux services sobres aux bénéfices se situant sur l’axe expérimental, l’adoption de modèle économique basé sur la mutualisation et le partage, … s’ouvrent aux opérateurs et méritent leur attention.

S’engager sur la voie de la Sobriété dès aujourd’hui signifie pour les entreprises se préparer à fonctionner (et continuer à exister) dans le monde de demain – celui où les ressources seront rares et coûteuses, où les consommateurs seront intransigeants par rapport aux valeurs de leurs fournisseurs et le « sens » derrière les produits et services qu’on leur proposera d’acheter.

Dans le monde post-Covid où les investisseurs rémunéreront encore plus les entreprises réussissant à réconcilier les aspects financiers et RSE, la Sobriété sera un choix à la fois visionnaire et pragmatique.

 

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